
Il existe des moments, rares, où l’on sort d’un spectacle en ayant le sentiment d’avoir (re)découvert une œuvre : c’est le cas avec le Werther donné au Théâtre des Champs-Elysées dont l’accomplissement est tel que tout y trouve un naturel, une évidence, quelque chose à la fois de palpable et d’évanescent. En a-t-on vu des Werther, une œuvre familière du répertoire français dont nombre de metteurs en scène ont cherché à donner des visions personnelles, ou décoratives, ou « dépoussiérées », ou encore se voulant fidèles à Goethe, l’inspirateur, plus qu’à Massenet, le compositeur… Christof Loy, lui, a voulu tout à la fois servir l’œuvre sans lui faire dire autre chose que ce qui s’y noue entre livret et musique, et trouver des images vivantes, claires et parlantes, belles aussi, qui l’ouvrent au public. Surtout, grâce à une direction d’acteurs d’une finesse précise et inventive, Christof Loy parvient à renouveler telle ou telle scène sans jamais la trahir, en en déployant plutôt tout ce qui en constitue la trame.
Dès le début, dans ce jardin d’hiver qui s’ouvre sur un arrière-plan qu’on ne fait qu’apercevoir sans y être jamais convié, on comprend qu’il y a la société du dedans, cette société bourgeoise dont Albert, homme raisonnable, « mari idéal », est la concrétisation, et la société du dehors, cette société « libre » dont Werther, le poète, représente l’image rêvée, sublimée. Charlotte rencontre Werther dehors lors du tendre duo du clair de lune du premier acte mais elle est contrainte au dedans, par cette position sociale qu’elle n’a pas voulue, elle qui n’aime rien tant que se plonger dans les livres, comme on le voit dès sa première apparition. Et Sophie, messagère du dedans voudrait bien gagner le dehors, celui de ce Werther dont elle est bien sûr amoureuse, comme pour prendre la place de sa grande sœur (dont, à la toute fin, elle enfilera le manteau de fourrure qui symbolise son passage de l’enfant à la femme). Werther, lui, n’est que dehors – de la maison, de la société, des sentiments qu’il inspire (à Sophie) ou qu’il impose (à Charlotte). Car il est foncièrement égoïste : son amour pour Charlotte est avant tout un besoin d’intégrer le dedans, la respectabilité, la réalisation de soi à travers l’autre.
Werther - Théâtre des Champs-Elysées (c) Vincent Pontet
Tout est en permanence passionnant dans ce spectacle, dont la direction d’acteurs en apprend plus que tout discours : des jeux de mains du duo du premier acte, qui traduisent si subtilement le désir et son « empêchement » presque adolescent, jusqu’à cette idée fulgurante, au dernier acte, de la révélation cruelle pour Albert des lettres adressées à Charlotte, sa femme, par Werther, son rival qui gît à quelques pas, en train de mourir, alors que lui, déchiré et fasciné, lit ses lettres comme pour s’y noyer ! C’est une scène étouffante, d’une tension à la Strindberg, qui, sans jamais forcer le sens de l’œuvre, la révèle ! Tout est constamment juste, intelligent – c’est-à-dire donnant à l’œuvre toute sa dimension théâtrale en même temps que musicale – sans rien sacrifier de la beauté du décor, dans sa simplicité efficace, avec des costumes splendides, les robes des femmes en particulier, celle de Charlotte, pastel fluide d’abord, virant au rouge dans la seconde partie, cette couleur de la passion qu’elle incarne, sans oublier celle de Sophie, de la clarté légère de la jeune fille du début au noir angoissant de la fin, quand son monde s’effondre. Mais on saluera aussi le joli clin d’œil pour Werther, passant du costume bleu et jaune du roman de Goethe, au costume de ville puis au smoking final.
Tout cela est réussi mais tout cela ne serait qu’un joli spectacle s’il n’y avait la musique qui en fait une poignante tragédie. D’abord, on entend un opéra français chanté en français par des chanteuses et chanteurs français qui ne font rien perdre du texte : cela parait « normal » mais on sait, hélas, que c’est devenu rare ! La volonté de nombre de directeurs d’Opéras d’internationaliser leurs distributions fait qu’on entend trop souvent un sabir d’où ressortent seulement çà et là quelques syllabes reconnaissables dans un continuum pâteux. Alors qu’ici, la richesse de la prosodie, les flexions de la langue dans le chant, tout ce qui constitue la trame vivante de l’écriture de Massenet s’avère au plus haut niveau parce que servie à son meilleur par des voix qui non seulement sont belles mais savent chanter, savent déployer une ligne et lui donner toute sa force expressive. Bien sûr, les deux héros de ce spectacle sont ces deux grands artistes qu’on a appris à connaître durant ces dernières saisons, Marina Viotti en Charlotte et Benjamin Bernheim en Werther. Mais le reste de la distribution ne démérite jamais, de la jolie Sophie de Sandra Hamaoui, qui même au premier acte, toute jeune fille au timbre clair, sait faire entendre, par une émission vocale plus lyrique que celle à laquelle on est accoutumé pour ce rôle, les prémices de la femme qui point déjà derrière l’adolescente, à l’Albert de Jean-Sébastien Bou, tout d’une pièce dans sa projection ardente comme est ce personnage qui ne comprendra qu’à la toute fin qu’il est, là, terriblement superflu. On n’oubliera pas le Bailli savoureux de Marc Scoffoni, une des belles voix françaises qu’on aimerait entendre plus souvent dans des rôles à sa vraie mesure. Tous sont justes, tous sont bien présents, bien chantants, tous sont réjouissants.
D’autant qu’ils sont portés d’un bout à l’autre par la direction attentive et inspirée d’un jeune chef trentenaire, Marc Leroy-Calatayud, dont la recherche constante d’un équilibre entre l’orchestre, celui des Siècles, aux saveurs instrumentales multiples, et les voix offre plus qu’un écrin, un partenaire exemplaire à cette distribution. Car il sait donner tout son rayonnement à la dimension symphonique sans jamais écraser les voix, dosant les contrepoints des cordes ou des cuivres pour qu’ils sonnent sous les voix, s’y mariant comme des lianes souples, sans déranger les phrasés vocaux – mais sachant aussi, lors des interludes purement symphoniques, jeter des couleurs profuses qui disent la passion au-delà des mots, la ferveur tissée au drame. Une belle baguette, à suivre !
Marina Viotti, Benjamin Bernheim, Werther - Théâtre des Champs-Elysées (c) Vincent Pontet
Mais il faut revenir au couple exceptionnel de Benjamin Bernheim et Marina Viotti. Pour cette dernière, on se dit que ce rôle de Charlotte, qu’elle endosse là pour la première fois, l’attendait : elle a tout ce qu’il faut pour déployer les facettes de cette jeune femme qui n’est pas une plume légère mais une femme à laquelle les épreuves ont donné une gravité (que dit son timbre) sans lui ôter ce frémissement intérieur qui la rend sensible à ces rêves que forgent les livres dont elle se nourrit. L’esquisse d’un amour que figure Werther, un jeune homme, un poète, lui donne une respiration – alors qu’elle sait qu’Albert l’asphyxiera. Marina Viotti sait utiliser toutes les ressources de sa voix, de son art du chant, en traçant un chemin pointillé d’abord, dont le duo qui clôt le premier acte conduit aux premières lignes, qui s’avèrent, plus corsées, au deuxième acte. Mais c’est bien sûr au troisième acte que se révèle une grande Charlotte – et Marina Viotti est présente à l’appel : son air des lettres d’abord, chanté et joué comme la montée du désespoir, fait entendre le tragique. Celui des larmes ensuite, noué au moelleux sensuel du saxophone alto de Sylvain Malézieux, est, lui, poignant et arrache des larmes aussi aux spectateurs. Tout culminera dans un quatrième acte où l’accord parfait avec son partenaire conduit à un niveau de beauté douloureuse exceptionnel.
Enfin, il y a Benjamin Bernheim : on avait déjà entendu son Werther, mais là on l’écoute, on est happé, saisi d’emblée par cette intensité qui ne se relâche jamais : il est investi par son personnage, habité jusqu’au frisson. Car il a tout, la beauté d’une voix constamment malléable, avec des couleurs dont la ressource parait sans limite, une ligne soutenue qui lui permet de dérouler les phrases comme dans un suspens infini, une articulation qui polit chaque mot, et un sens de l’éclairage intérieur de l’émission proprement stupéfiante. Et tout cela avec une équanimité qui empêche toute lourdeur de l’expression, inscrivant le plus intime dans un romantisme épuré, porté jusqu’à une manière de grâce déchirante, nue. Dès qu’il chante, Benjamin Bernheim suspend tout ce qui n’est pas l’écoute de ce Werther qui dit simplement la vérité de ce personnage : on est alors tout à la fois admiratif pour cet artisanat sans égal et broyé d’émotion par cet art dont on n’a pas souvenir d’en avoir éprouvé une telle évidence. Et, à la toute fin, quand ce Werther évoque ce cimetière où il dormira pour l’éternité, le fil de cette voix porte le souffle noir de la mélancolie en même temps que cette déchirure qui nous amuït en dépeçant l’espoir. Charlotte est foudroyée, la foudre est véritablement entrée en elle, la nuit est là, elle rayonne, Werther est éternel.
La rencontre ardente de ces deux artistes superlatifs, Marina Viotti et Benjamin Bernheim, dans ces deux rôles qu’ils ont dans la peau, dans la chair, dans le souffle, marquera décidément un jalon dans l’histoire de l’interprétation de ce Werther. Au sens le plus affirmé : inoubliable !
Alain Duault
Paris, 25 mars 2025
Werther au Théâtre des Champs-Elysées du 22 mars au 6 avril 2025
27 mars 2025 | Imprimer
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